Biographie 
Né en 1965 à Djibouti, Abdourahman Waberi est un écrivain et universitaire qui enseigne aujourd’hui à l’Université George Washington aux États-Unis. Après son baccalauréat, il poursuit ses études en France à partir de 1985, obtenant un DEA en littérature anglaise en 1993. Professeur d’anglais dans des lycées en Normandie, il se lance dans sa carrière d’écrivain, en produisant ses premières œuvres littéraires. Après l’obtention d’un doctorat sur les littératures subsahariennes en 2012, il enseignera la littérature francophone et la création littéraire tout en se consacrant à l’écriture.
Ses premiers écrits, Le Pays sans ombre (1994, Cahier nomade (1996) et Balbala (1998) brossent un tableau de son pays accablé par des épidémies, des familles et des tensions belliqueuses.
Suivra la publication des romans comme Moisson de crânes. Texte pour le Rwanda (2004) où il décrit le génocide rwandais, et Rift, routes, rails (2001), Transit (2003) et Passage des larmes (2009) qui aborderont l’angoisse des exilés.
Dans Mon nom est aube (2016) et Quand on n’a que la terre (2022), deux recueils de poésie, il parle de religion, de tolérance et nous invite à appréhender l’essentiel dans une communion avec la Terre.
Morceaux choisis
- Pourquoi tu danses quand tu marches ?, 2019
Pourquoi j’ai choisi ce texte ? (PN - Août 2026)
C’est un beau récit, celui d’un père qui raconte, avec une tendresse palpable, son parcours à sa fille qui l’interroge sur son handicap. Fils aîné d’une fratrie marquée par la perte d’une petite sœur, le jeune Aden grandit dans la tristesse et la solitude. Atteint de poliomyélite, il subit les moqueries de ses camarades, mais parvient à tracer son chemin avec résilience grâce à une activité qui l’apaise : la lecture. Fasciné par les histoires racontées par sa grand-mère Cochise et par les contes lus en classe par Madame Annick, Aden cultive l’amour des mots et de l’écriture. Plus tard, il découvre avec émerveillement les cahiers de son oncle, l’histoire du Petit Prince et les récits bibliques, riches d’enseignements sur la vie.
Aden parle à sa fille de sa passion pour les mots et pour la philosophie qu’il découvre au lycée, lui confiant l’importance qu’ils revêtent dans sa vie. Il lui explique comment il a appris très tôt à mettre « des mots sur les émotions » et à nommer clairement les choses douces et apaisantes : « la chaleur du ventre maternel, la bouillie du soir, les bruits du cyclomoteur annonçant le retour de son père à la nuit tombée et l’odeur de la terre mouillée après la première pluie ». On notera une leçon de vie qui lui vient de sa grand-mère Cochise, lui rappelant que « dans la vie tout n’est que mouvement ». C’est ce message qu’il transmet à sa fille Béa en lui racontant son propre cheminement et la façon dont il se réconcilie avec son handicap. Il marche et avance vers le baccalauréat, puis part poursuivre des études en France, nourri par ses sources d’inspiration : Socrate, Cicéron et Marc-Aurèle comme correspondants imaginaires, Rousseau et Kant comme modèles de grands philosophes, adeptes de la marche…
L’auteur nous fait revenir aussi à l’époque coloniale où Djibouti qui s’appelait TFAI (Territoire Français des Afars et Issas) en nous décrivant quelques scènes de la vie quotidienne. Il évoque les ravages de la sécheresse, de la famine et des épidémies. Pendant longtemps, la mort le hante.
« Je passais le plus clair de mon temps à penser à la mort. Apprendre à mourir était pour moi une préoccupation de tous les instants. Un immense sujet de réflexion. Je note Béa que c’est aussi ton cas. Tu m’en poses des questions sur la mort, la disparition et le monde d’après la mort. (.) Figure-toi que moi aussi je me demandais où mes grands-parents avaient bien pu aller. (.)
La politesse exigeait qu’on prenne le temps de se présenter à ses arrière-petits-enfants nés, comme moi, après leur départ. J’aurais été content qu’ils viennent se présenter à moi. Ils m’auraient confié quelques secrets au sujet du mystère de leur disparition. Nom, prénom, profession, détails sur la maladie qui les avait emportés. Pour les accidentés : jour, lieu et circonstances. En somme, comment étaient-ils morts ? Et leurs réactions ? Avaient-ils éclaté en sanglots ou tenu tête au sabre effilé de la Faucheuse ? Voilà les questions qui me traversaient l’esprit. Je sais qu’elles traversent aussi le tien aujourd’hui, à cette étape particulière de ton existence. »
Dans l’extrait ci-dessous, le narrateur mêle mémoire familiale et quête existentielle en parlant de la mort à sa fille. Il emploie un ton volontairement intime pour exposer le sujet avec tendresse. On ressent non seulement l’affection d’un père qui réfléchit à l’au-delà et qui veut le partager avec sa fille mais aussi l’importance de son rôle pour la transmission d’un legs ayant du sens aux générations futures. La mémoire et le devoir paternel constituent le fil conducteur du roman qui nous touche profondément avec toute la poésie de la plume d’Abdourahman A. Waberi. N’est-ce pas là un magnifique cadeau qu’un père offre à sa fille, en lui transmettant des repères sur ses racines et ses valeurs qui la guideront dans sa vie future ?
Sources
Abdourahman A. Waberi, Pourquoi tu danses quand tu marches ? © Éditions Jean-Claude Lattès, 2019, 249 p.