Biographie 
Née à Saint-Denis de la Réunion en 1938, Anne Cheynet, romancière et poétesse engagée, également conteuse et comédienne, grandit dans les Hauts de l’île à Saint-François et poursuit des études de psychologie à Aix-en-Provence après son baccalauréat en 1956. De retour à La Réunion en 1963, elle enseigne d’abord au collège de Saint-Pierre, puis dans le premier cycle, tout en s’investissant en politique et en enseignant à Madagascar et à Paris. Forte de ses convictions, Anne Cheynet va constamment militer pour la reconnaissance, la valorisation et la transmission de la culture réunionnaise.
Son recueil de poésie, Matanans et Langoutis, parait en 1972. Elle se fait connaitre grâce à son son premier roman à caractère très militant, Les Muselés (1977). Considéré comme le premier « roman réunionnais », il met l’accent sur la vie des personnes défavorisées de l’île EN 1994, elle publie Rivages Maouls - Histoires d’Annabelle, un récit autobiographique, sous la forme d’un recueil de nouvelles.
Elle décède en 2025 dans la ville de Saint-Pierre.
Morceaux choisis
Pourquoi j’ai choisi ce texte ? (PN - Octobre 2026)
Dans ce roman, Anne Cheynet se fonde sur les faits réels entre 1954 et 1972 pour dépeindre les inégalités sociales à l’île de la Réunion et dénonce les injustices subies par les démunis qui essaient de survivre tout en gardant un peu d’espoir. À travers le destin d’Alexina, et celui de son fils Christian, elle expose la violence, l’exploitation et les élections truquées. Abandonnée par son mari, Alexina aura le soutien d’Antoine pour élever son fils. Toutefois, à la mort subite de ce père de substitution, elle va sombrer dans l’alcool et Christian devra arrêter l’école et commencer à travailler. Révolté par la situation misérable des laissés-pour-compte, il rejoint le Front de la Jeunesse Autonomiste Réunionnaise, une organisation qui réunit les jeunes pour s’activer et trouver des moyens pour changer la situation. Il va commencer à réfléchir et refuse la misère. L’extrait qui suit montre sa révolte face aux conditions de vie inadmissibles.
« Je suis sans courage lorsque je me penche pour reprendre la pioche. Je la trouve plus lourde… Je comprends cette peur, cette résignation à laquelle on nous a habitués. Merci pour les miettes que nous avons et qui ne nous permettent même pas de vivre comme des hommes. Merci aux blancs quand ils nous procurent un petit travail pour des salaires ridicules. Merci au gouvernement pour la départementalisation, pour les secours, pour l’A.M.G., est-ce que ce n’est pour nous tout ça ? Il y a de belles routes où les riches roulent avec leurs voitures mais les « bois de lait » cachent nos taudis… Il y a le théâtre de verdure d’où l’on nous chasse quand on essaie de ‘resquiller’ pour voir Johnny Halliday. C’est seulement pour les riches les places à deux mille francs. Il y a le port de plaisance mais sur la colline beaucoup d’entre nous n’ont pas l’eau et l’électricité. Dans les classes pourries pullulent les rats et les mouches… On nous a habitués à courber la tête, à dire merci. Ne dites rien ! Sinon on vous tapera dessus comme Séraphin, on vous licenciera comme Colbert et tant d’autres… Alors, bien sûr, maman a peur. »
Habité par le découragement, la honte, la résignation, il redoute toute action qui pourrait avoir des conséquences néfastes. Anne Cheynet met en lumière ici une prise de conscience qui se transforme en résistance au sein des jeunes, qui incarnent désormais l’espoir des opprimés.
Au fil des pages, elle va montrer comment, progressivement, la jeunesse remet en question l’ordre établi, réclame justice et dignité en vue d’un changement possible et d’un avenir meilleur. Pour ces jeunes engagés, le chemin est ardu et sera long. Mais portés par « la marche de l’Espoir », ils iront partout, vers la cité aussi bien que les bidonvilles.
Sources
Anne Cheynet, Les muselés, © Éditions L’Harmattan, 1977, 159 p.