Biographie 
Né en 1920 à à Ville d'Avray et mort en 1959 à Paris, Boris Vian est un touche-à-tout de génie aussi à l’aise dans la technique que dans le jazz ou dans la littérature. Un parcours inattendu mais bref dans la vie agitée du quartier Saint-Germain au lendemain de la seconde guerre mondiale et l’on retrouve dans ses livres à la fois l’attirance pour le jazz Nouvelle-Orléans qu’il interprétait à la trompette et sa critique de l’agitation autour de l’existentialisme et en particulier de Sartre.
Morceaux choisis
Pourquoi j’ai choisi ce texte ? (HJ - Décembre 2024)
Il y a un style Boris Vian tout aussi étonnant que celui de Marcel Cohen. Vian possède une capacité à introduire l’incongru dans une phrase d’apparence normale, à démonter et à remonter de travers les syntagmes à la façon dont le dessinateur Dubout raboute ses tuyaux. Il en résulte des effets totalement inattendus, parfois poétiques, qui confèrent à la phrase et à l’histoire l’apparence d’un léger délire. La logique formelle de la syntaxe demeure mais les mots s’échappent dans une sorte de dérapage plus ou moins contrôlé, un peu comme un patineur sur une glace biseautée...
« Colin, debout, au coin de la Place, attendait Chloé. La place était ronde, et il y avait une Eglise, des Pigeons, un Square, des bancs, et devant, des autos et des autobus, sur du macadam. Le soleil aussi attendait Chloé, mais lui pouvait s’amuser à faire des ombres, à faire germer des graines de haricot sauvage dans les interstices adéquats, à pousser des volets et rendre honteux un réverbère allumé pour raison d’inconscience de la part d’un Cépédéiste (de CPDE : Compagnie Parisienne de Distribution de l'Électricité).
Colin roulait le bord de ses gants et préparait sa première phrase. Celle-ci se modifiait de plus en plus rapidement à mesure qu’approchait l’heure. Il ne savait pas que faire avec Chloé. Peut-être l’emmener au salon de thé, mais l’atmosphère en est, d’ordinaire, plutôt déprimante, et les dames goinfres de quarante ans qui mangent sept gâteaux à la crème en détachant l’auriculaire, il n’aimait ça. Il ne concevait la goinfrerie que pour les hommes, chez qui elle prend tout son sens sans leur enlever leur dignité naturelle. Pas au cinéma, elle n’acceptera pas. Pas au députodrome, elle n’aimera pas ça. »
Ce décalage permanent avec le réel, plein de clins d’œil, présenté comme une évidence, provoque un effet de surprise, transporte le lecteur dans un autre univers où le tragique se mêle au burlesque et où le burlesque finit, lui aussi, par être une forme du tragique, comme si notre destin était que le malheur tue la raison.
Lisez les morceaux choisis
- L’écume des jours, © Éditions Gallimard, coll. Blanche, 1947, 218 p.