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Carl de Souza

Biographie Carl de souza

Carl de Souza est né en 1949 à Rose-Hill, à l’île Maurice. En raison des affectations de son père, officier de police, il grandit dans plusieurs localités de l’île et à Rodrigues aussi. Cette enfance itinérante lui permet de découvrir la diversité culturelle, géographique et sociale de son pays.

Titulaire d’un B.Sc. en biologie (Université de Londres) et d’un diplôme en pédagogie, il enseigne la biologie tout en nourrissant une passion pour la littérature anglophone contemporaine. Il commence à écrire dans les années 1980, en français. Sa nouvelle La Comète de Halley remporte le Prix Pierre Renaud en 1986. Suivront Le Raccourci et plusieurs romans : Le Sang de l’Anglais (Prix de l’ACCT), La Maison qui marchait vers le large, (Prix des Mascareignes) Les Jours Kaya ou encore Ceux qu’on jette à la mer.

En 1997, parait La maison qui marchait vers le large, un très beau roman, que Carl de Souza écrit à partir de faits vécus à la Butte, quartier de Port-Louis, la capitale. Haffenji, Zermaine et les autres sont pris dans le ghetto d’une terre qui glisse. On peut y percevoir la retranscription romanesque de la réalité pour dire d’autres réalités, celles plus troublantes d’une société qui « glisse ».

Il publie également un livre de jeunesse en 1999.

Morceaux choisis

  • La maison qui marchait vers le large, 1997

Pourquoi j’ai choisi ce texte ? (DT - Septembre 2025)

Dans la quatrième de couverture de ce roman, le mot colonial apparaît de manière stratégique, déclenchant une problématique centrale : celle du passé colonial très récent de l’île Maurice, encore intimement mêlé au devenir de ses habitants. À travers ce récit, de Souza met en scène des tensions complexes à La Motte, faubourg populaire du vieux Port-Louis, où cohabitent musulmans d’origine indienne, Chinois, Créoles, et Daronville, un vieil homme blanc, paralytique et acariâtre, qui domine le quartier depuis sa superbe demeure coloniale. La Maison qui marchait vers le large est le théâtre de ce mélange de cultures, de préjugés, de résistance au passé et à l’autre pris dans une confrontation silencieuse jamais vraiment définie.

Ainsi, l’île multiculturelle, au lendemain de l’indépendance est en quête d’elle-même. Elle n’est pas nécessairement en opposition frontale avec son passé colonial ; elle s’interroge plutôt, tente de se constituer en nation, sans rupture radicale avec l’histoire. Les rapports avec l’ex-pouvoir colonial ne sont pas vécus de manière antagoniste, mais plutôt comme une relation complexe, qui se veut neutre, parfois empreinte de nostalgie ou d’une sourde résistance jamais ouvertement acquiescée et encore moins avouée.

La thématique de l’espace permet d’approfondir cette lecture. Le système de la plantocratie, hérité de l’ordre colonial, subsiste dans les champs de canne, maintenu par les Franco-Mauriciens. L’espace de la narration se déplace dans le roman de la campagne sucrière à la ville, des traditions figées vers des interactions plus dynamiques. À La Motte, toutes les communautés se côtoient, et même Daronville est entraîné malgré lui dans ce brassage culturel quotidien. La maison coloniale qui « marche vers le large », celle de Daronville, est la métonymie d’une société en perdition, minée par la drogue, la violence, la prostitution. La seule tentative de préservation vient d’Affendji, dont le soin apporté au jardin est peut-être une ultime illusion d’ordre ou de salut. Mais il ne peut posséder la maison coloniale des Daronville, lieu de traditions et par extension d’exclusion.  Ce dernier se doit d’écarter Affendji, le musulman, du lieu de mémoire familiale. Tel est d’après lui, sa mission. C’est pourquoi devant l’obligation financière de lui louer la maison, il réussit le tour de force de l’enfermer dans le sous-sol tandis qu’il conserve l’étage supérieur, lieu de son pouvoir symbolique.

Carl de Souza semble offrir à son lectorat dans ce roman une réflexion profonde, loin des clichés littéraires habituels. Il propose en fait une relecture du quotidien mauricien, où l’histoire coloniale n’est pas gommée, mais repensée, non plus dans une logique d’opposition binaire, mais comme un continuum historique. Une invitation à interroger les non-dits, à appréhender l’histoire dans toute sa complexité, et à redéfinir une identité nationale dans une ère de mondialisation sans repères fixes. Il semble ainsi poser une question essentielle : que devient une société après l’ère coloniale, si ce n’est une société qui glisse, perd ses repères, et tente tant bien que mal de se réinventer ? Le passé pèse, sans nécessairement opprimer ; il informe, structure et interroge. Le rêve d’une île miracle, mosaïque harmonieuse de communautés, se fissure au contact du réel, et laisse place à une identité troublée, ambiguë, tiraillée entre modernité, mémoire et oubli.

Sources

Carl de Souza, La maison qui marchait vers le large, Paris, © Éditions Le Serpent à Plumes, 1997.