Biographie 
Né à Sainte-Marie en 1949, Jean-François Samlong, Docteur ès Lettres, professeur de français et éditeur, est un écrivain aux multiples talents. Poète, romancier, essayiste et traducteur de textes créoles en français, il devient enseignant et militant culturel, défendant la Créolie et œuvrant pour la reconnaissance de la littérature réunionnaise. Il crée en 1978 la maison d’édition Union pour la défense de l’identité réunionnaise (UDIR).
Parmi ses œuvres variées, on trouve des poèmes introspectifs, des romans historiques et des récits contemporains abordant des thématiques sociales, des romans jeunesse et des essais sur l’évolution de la société réunionnaise.
Il publie en 1977 un recueil de poésie, Cruxifixion et un roman, Le bassin du diable. Son roman La nuit cyclone (1992) reçoit le Prix littéraire Charles Brisset. Suivra la parution d’autres ouvrages comme Une guillotine dans un train de nuit (2012), En eaux troubles (2014) et Un soleil en exil (2019) qui rappelle le transfert de jeunes mineurs réunionnais en France dans les années 1960 ; ce roman sera récompensé par le Prix littéraire Athéna 2021.
https://jfsamlong.re/
Morceaux choisis
Pourquoi j’ai choisi ce texte ? (PN - Août 2026)
Madou, la mère de Bruno, traverse une détresse immense après la disparition de son fils lors d’une attaque de requin alors qu’il faisait du surf. Sa vie est littéralement brisée et elle lutte pour se raisonner face à l’inacceptable. Le récit se déploie comme un condensé de constantes interrogations sur la vie et la mort, le deuil et l’amour, la culpabilité et la jalousie. L’œuvre se distingue par un dialogue intérieur soutenu chez les personnages à la recherche de réponses. Rongée par la culpabilité, en proie à des pensées obsédantes d’angoisse et de cauchemars oppressants, Madou, dévastée, aura du mal à faire son deuil malgré le soutien de son entourage.
On sent dans la narration, une double recherche chez Jean-François Samlong qui se traduit par une écriture dynamique et poétique à la fois. Avec une prose qui s’appuie sur une riche symbolique marine, dès le début avec son titre très évocateur, En eaux troubles, l’auteur nous prépare à la confusion mentale de Madou, faisant osciller ses pensées entre les souvenirs du passé, un présent inadmissible et une faible lueur d’espoir pour l’avenir. La mer va agir comme miroir et récepteur des questionnements incessants de Madou, révélant les mécanismes de la conscience en quête de sens.
« Madou, subitement, eut l’impression qu’un homme la fixait avec l’air de dire : Je comprends ton désarroi. C’est légitime. Quelle mère n’aurait pas hurlé son dépit. Sa peine. Sa haine. Mais faut-il continuer à surfer, la nuit, dans le creux de la vague ? Il y a du tangage, parfois. Un coup de roulis te fait perdre ton équilibre, tes moyens, tes certitudes, la douleur t’embarque et te plonge dans le vendre d’une déferlante. Des plaies au corps. La peur d’avoir la tête sous l’eau, buvant la tasse, haletant, agonisant, cherchant ton souffle. Puis elle crut entendre une autre voix : « Ne m’abandonne pas ! » Cette voix était comme un écho de ses pensées quand, la jeunesse contrariée et délaissée, elle avait attendu le retour de Ludovic et senti le temps s’écouler sans elle, par instants elle avait eu le sentiment de partir à la dérive, quelle horrible écharde dans son cœur à épier quoi en bas de l’escalier de l’immeuble, à interroger quels gestes, à déchiffrer quels signes, lors de ces matins exsangues où elle se réveillait transie, passant une main lourde dans ses cheveux et rafistolant sa vie avec quelque miette de ses souvenirs. »
Pendant tout le récit, une tension s'installe maintenant le lecteur en haleine jusqu’au bout. Douleur maternelle, doute, culpabilité, peur de l’abandon, incompréhension, trahison, jalousie, nervosité, morosité, blessures affectives… En explorant les labyrinthes des relations humaines, l’auteur dévoile les vulnérabilités face à la mort et engage le lecteur, qui ne peut que se sentir concerné et réfléchir avec lui sur tant de questions qui, perdues dans la profondeur d’une mer insondable, restent souvent sans réponse…
Sources
Jean-François Samlong, En eaux troubles, © Éditions Gallimard, Collection Continents noirs, 2014, 214 p.