Biographie 
Originaire des montagnes de la Kabylie et du monde berbère, Mouloud Mammeri, né en 1917, quitte l’Algérie à l’âge de 11 ans pour aller faire ses études au lycée français Gouraud de Rabat. Au bout de quatre années, il rentre en Algérie au lycée Bugeaud, puis vient à Paris au lycée Louis-le-Grand. Mobilisé en 1939, il participe aux campagnes d’Italie, de France et d’Allemagne. Rentré en Algérie, il enseigne à Médéa et à Ben Aknoun. A partir de 1954, Il embrassera alors la cause du FLN. Et s’installera de 1957 à 1959 au Maroc. L’indépendance acquise en 1962, il enseigne à Alger la langue et la culture berbère auxquelles il restera fidèle toute sa vie. Il est reçu Docteur Honoris Causa à la Sorbonne en 1988 et meurt en 1989 officiellement dans un accident d’auto à un retour d’un colloque au Maroc.
Son œuvre très variée comprend des romans, des nouvelles, des pièces de théâtre ainsi que des travaux en grammaire et en linguistique. Nous pouvons en citer trois titres célèbres : La colline oubliée (1952), Le sommeil du juste (1955) et L’opium et le bâton (1965).
Morceaux choisis
- L'Opium et le bâton, 1965
Pourquoi j’ai choisi ce texte ? (HJ - Septembre 2025)
J’ai choisi ce passage parce qu’il illustre la tragédie et l’incompréhension entre deux générations d’Algériens que la guerre a conduit à s’opposer en deux camps, entre deux civilisations, entre deux misères. Le père, Belaïd, qui a vécu dans les conditions très dures du salariat d'une entreprise française, maltraité et méprisé puis réfugié dans l’alcool, et le fils, Ouali, vivant au bled avec sa mère dans la misère, renié par le père.
« - Tu ne trouves pas que tu es déjà assez saoul ?
- Non, mais di donc, petit morveux, tu n’es pas venu pour me faire la morale ! Assez saoul ? Et comment crois-tu que je vous oublie ?
Il se versa un autre verre. Ouali avait envie de le lui arracher des mains, ou d’enlever la bouteille, mais cette loque était encore son père. Belaïd tenait le verre des deux mains, la tête branlante par-dessus, comme s’il vomissait, l’œil à la fois sanglant et endormi.
- Le Paradis des Algériens ! … Les Algériens ? Ha ! Ha ! laisse-moi rire. Des larves, des bons à rien, des morts vivants ! Tous les hommes vivent d’abord, et puis meurent un jour, clac ! d’un coup. Vous…
Il hoqueta.
- … Vous passez soixante ans à crevoter, à petits coups, par lampées, comme ça…
Il but, versa sur sa veste une traîne de rouge, qu’il suivit d’un œil mélancolique. Il essaya de l’essuyer par petits coups, mais son geste tombait chaque fois à côté.
(.) Ouali regarda autour de lui instinctivement. Il était bien seul. « N’oublie pas la police, ici ce n’est pas le village. Reste tranquille. Cet homme a perdu toute honte, mais c’est ton père, il y a dix ans qu’il a quitté Tala, il ne plus parler, il parle comme les Iroumien. »
Le livre ne le dit pas mais le laisse entendre, Ouali conditionné par la pauvreté et l’injustice sera prêt à écouter les appels à la rébellion pour échapper à la dureté de l’existence dans une campagne sans avenir. Ce n’est qu’un aspect du livre car la guerre en est la toile de fond avec l’héroïsme des uns, la veulerie des autres, chacun des deux camps ayant ses protagonistes, ses aveugles et ses lâches. Le véritable héros, le Dr Lazrak qui abandonnera son cabinet d’Alger pour organiser le service sanitaire de la rébellion dans la clandestinité jusqu'à la destruction aveugle de son village natal par l’armée française. Il n’y a pas de véritable vainqueur dans cette guerre, pas de vraie conclusion au roman, si ce n’est le sentiment d’un atroce gâchis.
Sources
Mouloud Mammeri, L'Opium et le bâton (1e éd. 1965), dans Algérie, Les romans de la guerre, Omnibus, 2002.