Biographie 
Né en 1953 à Fort-de-France en Martinique, Patrick Chamoiseau, théoricien de la créolité et essayiste, produit une œuvre très variée constituée de romans, de contes et de scénarios pour le théâtre et le cinéma.
Après avoir étudié le droit et l’économie sociale en France, il rentre en Martinique et explore la culture créole de son île et mène une réflexion avec Jean Bernabé et Raphaël Confiant dans Éloge de la créolité (1989). Redécouvrant également la richesse de la langue créole, il accordera une place de choix à la richesse de l’oralité créole dans sa trilogie à teneur autobiographique, Antan d’enfance (1990), Chemin d’école (1994), À bout d’enfance (2005).
Son premier roman, Chronique des sept misères, parait en 1986. En 1992, son troisième roman, Texaco, remporte le prix Goncourt, consolidant sa place dans la littérature francophone. L'empreinte à Crusoé (2012), un récit sur la vie et Osons la fraternité ! (2018), un ouvrage qui rassemble des textes de nombreux écrivains, montrent sa réflexion philosophique à travers son engagement social.
Morceaux choisis
Pourquoi j’ai choisi ce texte ? (JS - Septembre 2026)
J’ai choisi Texaco parce que ce roman montre qu’une existence et un lieu ne trouvent leur pleine consistance qu’au moment où quelqu’un parvient à les raconter.
Le quartier de Texaco, né sur les terrains d’une compagnie pétrolière aux marges de Fort-de-France, doit disparaître. Un urbaniste vient en constater l’insalubrité avant la démolition. Marie-Sophie Laborieux, fondatrice du quartier, affronte les bulldozers avec la seule force dont elle dispose : sa parole. Pour défendre quelques cases, elle remonte bien plus loin qu’elles, jusqu’à son père Esternome, né dans l’esclavage, jusqu’à l’abolition, à la conquête de l’En-ville, aux générations qui ont dû inventer leur place dans un monde organisé sans elles. Au terme de ce récit, l’urbaniste venu préparer la destruction devient le défenseur du quartier. Sauver Texaco exigeait de raconter ce que les murs, seuls, ne pouvaient pas prouver.
Ce déplacement me touche, parce que la mémoire, chez Chamoiseau, demeure vivante et lacunaire. Le passé revient par fragments, oublis, contradictions, légendes, mots créoles, récits hérités. Marie-Sophie reçoit l’histoire de son père avant de la transmettre à son tour ; le « Marqueur de paroles » recueille ensuite sa voix, la note, l’enregistre, puis la réorganise. Le roman repose ainsi sur une chaîne de transmissions dont chaque maillon sauve quelque chose en le transformant.
La fin du livre rend cette difficulté explicite. Le Marqueur de paroles s’y heurte à « l’infranchissable barrière qui sépare la parole dite de l’écriture à faire, qui distingue l’écriture faite de la parole perdue ». Cette phrase condense à mes yeux toute la poétique du roman. Écrire une voix suppose d’accepter la perte, l’écart, parfois la trahison, pour que cette parole continue d’agir ailleurs et plus tard. De son Informatrice, Chamoiseau note qu’« elle mélangeait le créole et le français, le mot vulgaire, le mot précieux, le mot oublié, le mot nouveau » : l’écriture doit alors recréer une présence, avec la part d’invention que ce geste comporte.
Ancré dans l’histoire martiniquaise, le roman pose une question qui concerne toute existence : que faisons-nous des histoires reçues avant nous ? Nous pouvons les subir comme des verdicts, les oublier, ou les reprendre pour leur donner une forme nouvelle. Marie-Sophie choisit la troisième voie : l’histoire d’Esternome lui sert à fonder un lieu, à résister, à convaincre l’urbaniste et à infléchir l’avenir. J’accompagne des personnes qui écrivent leur propre histoire, et je retrouve dans ce roman, portée à l’échelle d’un peuple, la question qui occupe ce travail : comment un héritage subi devient-il un héritage transmissible ?
Je lis finalement Texaco comme le roman d’un récit qui agit. Une communauté menacée de disparition obtient le droit de demeurer parce qu’une femme parvient à rendre son existence racontable. Chez Chamoiseau, le fait de prendre la parole modifie ce que le passé permet encore de faire.
Sources
Patrick Chamoiseau, Texaco, © Éditions Gallimard, coll. Folio, 1994, 512 p.