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Roland Rugero

Biographie Roland rugero

Journaliste, écrivain et éditeur, Roland Rugero est né en 1986 à Bujumbura, capitale économique du Burundi. Suite à l’assassinat de Melchior Ndadaye, le premier président démocratiquement élu du Burundi, en 1993, lui et sa famille fuient Bujumbura pour se rendre d’abord au Rwanda, puis en Tanzanie.

En 2011, il produit le deuxième long métrage de l’histoire du Burundi, et le premier en kirundi, intitulé Amaguru n'amaboko  (« Les pieds et les mains »). Pendant neuf ans, il sera directeur exécutif du Magazine Jimbere au Burundi depuis son lancement en janvier 2016 jusqu’en avril 2025.

Il publie Oniriques, son premier roman en 2007. En 2012, parait Baho !,  son deuxième roman, dont l’intrigue se déroule dans un village des années d’entre-deux-guerres. Ce récit montre la fragilité des relations humaines et les conséquences parfois tragiques de l’incompréhension à l’échelle sociale où on remet en question le « vivre ensemble ».

Fort d’une expérience notable dans les métiers du livre, et accompagné par l’historien et chroniquer Jimmy Elvis Vyizigiro, il fonde en 2021 les Éditions Gusoma qui proposent une série de collections variées allant des romans en kirundi et en français à la poésie en passant par des essais et la littérature d’enfance et de jeunesse.

Morceaux choisis

  • Baho !, 2012

Pourquoi j’ai choisi ce texte ? (PN - Août 2025)

« L’homme et le temps se lient par le présent… » nous dit Roland Rugero lorsqu’il fait une digression dans la narration de son récit intitulé Baho !.  Ce mot issu du kirundi, une des langues officielles du Burundi, peut se traduire par un ordre à vivre en toute liberté malgré toutes les peurs de l’existence. Ce roman raconte l’histoire de plusieurs personnages vivant dans un village où la violence a engendré la méfiance. On peut suivre leurs péripéties, alors qu’ils évoluent au gré des traumatismes et des questionnements qui forgent leurs caractères et déterminent leur comportement. Nyamuragi, le muet du village injustement accusé de viol, victime de l’incompréhension globale des villageois, finit par accepter son sort avec cynisme. Une femme borgne, marquée par la guerre, poursuit sa vie avec philosophie. Résiliente, elle observe et s’interroge sur le destin des gens de son village. En dévoilant son histoire, le narrateur nous fait réfléchir sur la notion du temps et de l’ambiguïté linguistique du terme ejo qui signifie à la fois le « passé » et le « futur ».

« En kirundi, ejo veut dire « demain » mais aussi « hier » ! Tel est le grave constat que se fait la vieille femme, sur les traces du muet. Demain et hier, deux temps différents, un seul mot pour les désigner. Deux lieux, un même nom. Conséquemment, l’un est l’autre ou bien c’est une maladresse de langue. Ou bien « demain » et « hier » se confondent, puisqu’ils contiennent deux chimères : passé  et futur. Ou bien l’on n’a pas pu trouver meilleur mot pour désigner le contenu d’un temps révolu que celui du temps à venir. Oubli ? Maladresse ? Conscience de la primauté du présent ? Le présent… La borgne sourit, mâchouille l’herbe qui perce de ses dents noires de chique. (.)

Ce peuple a peut-être voulu consacrer le présent en fondant le passé et le futur dans un même mot. Sujet ardu, se dit la pensée âgée.  Le temps et l’homme : Que vit l’homme ? se sont peut-être demandé nos aïeux. (.)

Les sages devraient se réunir, examiner cette grave question et statuer de nouveau sur les mots qui devraient désigner « hier » et « demain ». La confusion portée par ce chevauchement lexical ne brouille pas seulement les propos. Elle touche aussi les images. Elle atteint les destins. »

La langue est le reflet d’une civilisation et pas uniquement un outil de communication. Avec cette interrogation sur l’impact des mots sur le destin, l’auteur semble suggérer que les langues peuvent porter en elles des philosophies profondes. En commençant chaque chapitre de son roman par une épigraphe renvoyant à un proverbe en kirundi et traduit en français, Roland Rugero explore la complexité des éléments linguistiques de sa langue et son impact sur notre perception du temps et de l’existence, montrant que la langue renferme des significations profondes et peut influencer la communication et la vision culturelle du monde. Ces références culturelles dans Baho !, nous fait réfléchir sur l’existence et de l’importance de s’épanouir pleinement dans l’instant présent comme dans un conte philosophique. On apprécie ici la sagesse africaine traduite dans un style et un langage habilement maniés par l’auteur.

Sources

Roland Rugero, Baho !, © Vent d'ailleurs, Ici et ailleurs, 2012, 109 p.