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Alexis Curvers

Biographie Alexis curver

Alexis Curvers, né en 1906 et décédé en 1992 à Liège, a reçu une formation classique à l’université de Liège.  Il anima la revue d’inspiration maurassienne Les cahiers mosans (1924-1936). En 1937, ce catholique traditionaliste fit paraitre chez Gallimard le parodique Bourg-Le-Rond, écrit avec Jean Sarrazin (pseudonyme de Jean Hubaux), où il prend avec des pincettes les apparitions mariales de Beauraing. Son anticonformisme lui vaudra d’ailleurs des ennuis : ses positions sur l'objection de conscience lui valent de perdre son poste d'enseignant. En 1939, c’est Printemps chez les ombres, peignant bien les inquiétudes d’un groupe d’adolescents dans une ville de Province. 

Il connut un succès tardif avec Tempo di Roma (1957), Prix Sainte-Beuve. Ce roman raconte, dans une narration alerte et ironique, les émerveillements et les transgressions d’un jeune picaro dans la Rome contrastée de l’immédiat après-guerre (il joue au guide touristique alors qu’il n’a jamais mis les pieds dans la ville) . On doit aussi à Curvers des recueils de poésie, une pièce de théâtre (Ce vieil Œdipe, 1947), des nouvelles et des essais. Son très polémique Pie XII, le pape outragé (1964) fit sensation.

Morceaux choisis

  • Tempo di Roma, 1957

Pourquoi j’ai choisi ce texte ? (JMK - Janvier 2026)

J’ai choisi l'extrait qui suit parce qu’il renvoie à un phénomène important dans une anthologie telle que celle-ci. Il renvoie en effet à la contrainte pesant sur la production de tout écrivain francophone périphérique.

«  Ce bagout rapide, cette bonhomie armée, cet art inné d’indiquer sans appuyer, de respecter sans ménager, de moquer sans exclure, de se moquer soi-même en gardant l’avantage, de signifier les choses par leurs contraires et la pensée dominante par des allusions indirectes, cette escrime de sous-entendus sans réplique, tout ce jeu naturel, et serré des paroles en liberté me plaisait infiniment. J’y retrouvais la douceur de ma langue maternelle, avec le prestige d’une langue étrangère, que j’aurais connue, mais sans l’espoir d’en apprivoiser jamais les suprêmes élégances. Comme le français de ces jeunes Parisiens de la Touraine ou de l’Anjou était beau ! Comme tous les mots y chantaient juste, et que chaque syllabe, dans leur bouche, était pleine de son et de sens ! Ainsi, plus d’une fois, au camp de Stettin, je m’étais enchanté, des heures durant, rien qu’à écouter mon camarade Moreuil discourir presque toujours pour ne rien dire. À ce français si pur, celui que j’avais appris de ma lointaine province natale était comme une fanfare de village est à l’orchestre des concertos brandebourgeois. Et de même que Moreuil, par le seul charme de sa voix, réussissait à berner les Allemands pour qui, cependant, sa faconde précipitée et faubourienne restait absolument lettre morte, ainsi mes compagnons de ce soir, prisonniers dans Saint-Pierre, minaient victorieusement l’autorité de l’édifice, non certes par la pertinence de leurs propos généralement ineptes, mais par leur musique, en opposant à son architecture, sinon quelque autre architecture de pierre dont ils eussent été bien incapables de soutenir la prétention, du moins, rivale plus dangereuse et insoupçonnée d’eux-mêmes, la structure raffinée, monumentale et parfaite de leur langage.

Ce langage, en effet, jusque dans ses négligences et ses bâtons rompus, s’apparentait par sa solidité à l’architecture, à la mathématique et à la géométrie plutôt qu’à la musique, et par là me reposait de l’italien dont j’avais un peu épuisé les mélodies, les roucoulements, les sérénades, les intonations explosives ou suaves. Trop de cartes postales, de perles fausses, de bimbeloterie clinquante ! Trop de mignardises et de superlatifs ! » (pp. 250-251)

D’où qu’il vienne et à quelque moment qu’il écrive, ce dernier doit gérer le poids écrasant de la tradition française, en choisissant une des stratégies contrastées qui s’offrent à lui : l’entrisme, qui souvent a pour conséquence le purisme des formes, ou l’acceptation de l’altérité, qui peut amener à exploiter facilement l’exotisme. Curvers a choisi de cheminer sur une ligne de crête : on comprend que le jeune nordique qui porte sa voix est séduit par les poncifs sur la langue française, mais il sait en même temps prendre avec eux la distance de l’ironie intelligente, cette ironie qui irrigue d’ailleurs toute son œuvre.

Sources

Alexis Curvers, Tempo di Roma, Paris, © Robert Laffont, 1957, 355 p.