Biographie 
Née à Saïgon en 1955, Tràn Thên Nga, plus sous le pseudonyme d'Anna Moï, grandit et fait ses études dans la capitale vietnamienne jusqu’au baccalauréat en 1972, avant de se diriger vers l’université Paris-Nanterre. Styliste de formation, mais souhaitant devenir journaliste, elle commence à écrire depuis les années 1990 en explorant ses souvenirs et en réfléchissant sur le langage.
Anna Moï puise l'inspiration de ses récits dans son pays natal, le Viêt Nam. Ses nouvelles qui se déroulent dans le Viêt Nam contemporain, présentent des situations soit humoristiques, soit débouchant sur des dimensions plus poétiques. Ses romans mêlent les événements historiques aux réflexions sur l’art et la nature.
En choisissant d’écrire en français pour s’exprimer plus librement, elle s’éloigne de son éducation confucéenne. En 2001, paraissent ses premières nouvelles, L’Écho des rizières, et trois ans plus tard, son premier roman, Le riz noir (2004).
Son roman Le Venin du papillon (2017) a remporté le Prix Littérature-monde, et elle a également reçu le Prix littéraire de La-Renaissance-française en 2021 pour Douze palais de mémoire.
Morceaux choisis
Pourquoi j’ai choisi ce texte ? (HJ - Juin 2025)
Avec Le riz noir, Anna Moï raconte une histoire inspirée de la vie réelle vécue par deux sœurs pendant les années de 1963 à 1969, sous le régime de Dgô Dinh Diêm. C’est en fait une chronique romancée de la vie d’une famille traditionnelle qui réussit à émerger de la pauvreté grâce à l’obstination de la mère de famille, avant de basculer dans la guerre, l’arrestation des deux sœurs et leur enfermement dans le bagne historique de Poulo Condor.
Qu’est-ce que le riz noir ? Tout simplement une poignée de riz que souille la nuée de mouches noires qui s’en gorgent. Celui qu’on essaie de manger, quand il y en a, dans les cellules de la prison politique. Avec la décolonisation, on a vu que les nouveaux régimes pouvaient se comporter avec leur propre peuple de façon plus cruelle que les anciens occupants. Anna Moï décrit la souffrance des deux femmes en montrant leur vulnérabilité face au pouvoir oppressif. Tous les détails qu’elle donne sur la robe et le jupon renforce ce contraste entre leur fragilité et la violence d’une torture partagée.
« Quand je revois Tao, elle est ligotée sur une planche oblique, la tête en bas, ses pieds nus écorchés par la corde. Dans sa bouche est enfoncé un linge sale roulé en boule. J’ai reconnu d’abord la robe, et le jupon frémissant sous le ligotage. Elle m’a regardée et j’ai vu ses yeux très beaux et très vivants, couleurs d’abîme.
Le bourreau verse sur sa bouche et ses narines de l’eau amenée par un tuyau relié à un robinet. L’eau coule dans sa gorge, sur son menton et son cou en un filet mince et continu. Quand son corps est sur le point d’exploser, l’homme ôte le bâillon d’un coup et Tao vomit violemment, projetant le jet sur sa jolie robe fleurie. Elle ne pleure pas, elle vomit de l’eau, son corps secoué de soubresauts sous les lianes de chanvre.
La torture de la goutte d’eau (.) est un procédé simple, efficace peu onéreux. (.)
Je possède le même jupon, à tulle rigide, à porter sous les robes-corolles. Lorsque ma tête est en bas de la planche, je suis presque aussi plate que celle-ci, mon pantalon en soie laquée collé à mes jambes. Je fixe le bout de mes orteils (.) »
Ce n’est pas un mince paradoxe que la langue française, outil du colonialisme, puisse exprimer un morceau d’histoire qui renvoie à une vérité tristement universelle, à savoir que l’homme demeure, sous tous les cieux et à toutes les époques, un loup pour l’homme !
Sources
Anna Moï, Le riz noir, © Éditions Gallimard, coll. Folio, 2004, 240 p.