Biographie 
Il s’en est allé un 10 avril 2021, emportant avec lui le bruit des mots qui palabraient son africanité, chantaient son indianité imbue de sa créolité — pour mieux crier la parole de son île à l’échelle de l’humanité. Édouard J. Maunick, de son vrai nom Joseph Marc Davy Maunick, est né en 1931 à Flacq, un village situé à l’est de l’île Maurice. Poète, journaliste, diplomate et homme de radio, il a marqué la littérature francophone par une œuvre ouverte sur le monde, caractérisée par l’exil, la mémoire, et le métissage.
Il publie ses premiers poèmes à 17 ans, devient bibliothécaire en chef à Port-Louis, puis part pour Paris à 30 ans. Là, il est animateur et producteur d’émissions culturelles. Il rencontre les figures majeures de la négritude comme Senghor et Césaire et organise de nombreux colloques littéraires. Parallèlement, il dirige plusieurs revues, dont Demain l’Afrique et Jeune Afrique. À l’UNESCO, il occupe des postes de direction liés aux publications et à la culture. En 1994, il est nommé ambassadeur de Maurice en Afrique du Sud, où il présente ses lettres de créance à Nelson Mandela. Edouard J. Maunick en 1977 reçoit le Prix Guillaume Apollinaire, l’un des prix les plus prestigieux pour la poésie en langue française. En 1990, l’Académie française reconnait sa contribution exceptionnelle au rayonnement de la langue et de la littérature française et lui décerne en 2003 le Grand Prix de la Francophonie pour l’ensemble de son œuvre.
Sur plus de cinquante ans, la poésie de Maunick s’est fait entendre — allant, entre autres, de Ces Oiseaux du sang (1954), Les Manèges de la mer dix ans plus tard en 1964 et Fusillez-moi (1970), Ensoleillé vif, 50 paroles et une parabase (1976), En Mémoire du mémorable (1979), suivi de Jusqu’en terre Yoruba (1979) Paroles pour solder la mer (1988), Seul le poème (2000) et Manière de dire non à la mort : 1954-2004, 50 ans de poésie ( 2019).
Morceaux choisis
- L’Essentiel d'un Exil, 1964
- Mascaret, le livre de la mer et de la Mort, 1966
- Ensoleillé Vif : 50 Paraboles et une Parabase, 1976
- Paroles pour solder la mer, 1989
- Anthologie personnelle, 1989
- Toi Laminaire: italiques pour Aimé Césaire, 1990
Pourquoi j’ai choisi ce texte ? (DT - Septembre 2025)
Voyages, errance et métissage : Les recueils se suivent comme un déversement de mots pour dire des voyages en terres imaginées, espérées et vécues. Au fil de plus de cinquante ans, sa poésie devient ainsi livre ouvert sur l’errance, le voyage illimité. Dans Mascaret, le Livre de la Mer et de la Mort (p. 35), Maunick chante cette île vouée à l’errance :
« je suis né en terre étroite
prise entre méridiens
plus folle qu’errance folle
et l’île voyage
de pointe en pointe de baie en baie »
Ou encore, quelque vingt ans plus tard, comme si la parole n’avait pas encore épuisé l’expérience de l’errance, Maunick reprend son credo dans Paroles pour Solder la Mer à la strophe 49 :
« … mon ILE est une aubaine
si je monte à l’assaut
des chemins océans »
C’est pourquoi il affirme avec force dans son recueil, L’Essentiel d’un Exil (p. 192) :
« En cette île là-bas qui voyage sur mon corps d’ici
Je suis de la mer
J’ai longtemps prié sur le perron des vagues hautes
Ton lieu de naissance »
Même si sa poésie demeure fidèle à sa terre natale dont il témoigne d’œuvre en œuvre comme dans un long poème sans cesse recommencé, tissé au fil de la mémoire, de la pulsion des mots créoles, il découvre surtout ce besoin de partir au gré des vagues. Il a entendu les sirènes de l’errance et le calme dans Toi laminaire (p. 54) :
« Il y aura toujours
ENCORE UNE MER A TRAVERSER »
Sa démarche poétique lui permet alors de clamer que l’île et l’errance se côtoient dans un étrange mouvement entre l’ici et l’ailleurs, qui se rencontrent, se complètent pour mieux se fuir car l’autre face de l’île, c’est l’errance. L’île appelle à l’errance et en retour l’errance dit l’île.
Il a assumé l’errance non comme une dépossession mais comme un appel vers ce qui peut exister par-delà la réalité et ainsi devenir fabuleux voyage. Ce mouvement dichotomique hors de l’île, à l’encontre de l’île devient voyage du pèlerin ou plutôt celui du pèlerin-poète Il faut partir pour ex-ister, sortir de l’île pour se manifester et dire l’illimité de l’espérance d’être soi et d’être au monde pour mieux en faire partie.
Le poète-nomade habite désormais cet autre territoire ; il a sacrifié l’île pour ne vivre que d’errance refusant la certitude du retour au pays natal pour n’être plus que du voyage illimité. Sa poésie se révèle alors comme seul territoire possible pour sonder la recherche du multiple et exalter l’altérité qui l’habite. Il sait que sa « seule vraie légende » est sa parole métisse comme il l’explique dans son Anthologie personnelle (p. 5).
« Plus peuple que races, nous additionnons nos fidélités à l’Orient, à l’Occident et à l'Afrique, pour fonder une symbiose, certes difficile, mais seule capable de nourrir notre quotidien plus sûrement que le plat de riz, la rougaille de poisson salé ou la fricassée de lentilles rouges. Nos aïeux venaient tous de quelque part ; nous avons pour mission de continuer leur exil dans un lieu devenu pays natal. »
C’est pourquoi, s’il peut, d’une part, épouser la cause de l’homme noir réduit en esclavage, il peut aussi choisir de ne pas s’approprier ce passé, mais de le dépasser pour ne pas « imaginer saccage » (p. 63).
Senghor met ainsi en exergue, dans sa préface au recueil, Ensoleillé Vif, le métissage de Maunick qui fait tanguer ce dernier entre sa négritude « de préférence » et sa triple allégeance à son héritage européen, africain et indien. Senghor intitule sa préface, « La Négritude métisse » pour bien souligner que la poésie de Maunick n’appartient ni au passé ni au présent mais uniquement à la voie poétique métisse qu’il s’est tracée. Maunick rappelle, d’ailleurs, dans Ensoleillé Vif : 50 Paraboles et une Parabase (p. 15) :
« qu’ai-je à corriger de tout ce qui se fit avant moi
je suis au monde pour ne jamais
plus peser du poids d’avoir mal d’être de sang mêlé …
mais aussi et surtout de ressusciter en tant que métis :
métis veut dire lumière métèque veut dire bonjour :
dans la lumière donc je vous salue »
Sources
L’Essentiel d’un Exil, Paris, © Présence Africaine, 1964
Mascaret, le livre de la mer et de la Mort, Paris, © Présence Africaine, 1966
Ensoleillé Vif : 50 Paraboles et une Parabase, Paris, © Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1976
Paroles pour solder la mer, Paris, © Éditions Gallimard, 1989
Anthologie personnelle, © Actes Sud, 1989
Toi Laminaire : italiques pour Aimé Césaire, Rose Hill, © Éditions de l’océan Indien, 1990