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Eugène Guillevic

Biographie Euge ne guillevic

Eugène Guillevic naît le 5 août 1907 à Carnac, dans le Morbihan. Son enfance bretonne s’interrompt tôt, mais le marque durablement : la mer et la beauté rude des paysages de pierre ne le quitteront plus. En 1909, son père, ancien marin devenu gendarme, vit à Jeumont, dans le Nord. La famille gagne Saint-Jean-Brévelay, dans le Morbihan, en 1912, puis Ferrette, dans le Haut-Rhin, sept ans plus tard. Guillevic y apprend l’allemand et l’alsacien ; il s’ouvre à d’autres sonorités et découvre une autre façon d’habiter le monde.

Après un baccalauréat de mathématiques, il entre par concours, en 1926, dans l’administration de l’Enregistrement. Il y fait carrière, tout en construisant une œuvre qui prend forme peu à peu. À partir de 1935, installé à Paris, et employé au ministère des Finances, il fréquente les milieux littéraires. Proche des communistes depuis la guerre d’Espagne, il se rapproche de Paul Éluard et adhère au PCF en 1942, en pleine Résistance. Son œuvre ne se réduira jamais à une écriture militante.

Sa première plaquette, Requiem, paraît en 1938. Mais c’est Terraqué, en 1942, qui impose sa voix, aussitôt reconnaissable. La poétique de Guillevic tient à une densité minérale de l’image et à une attention aiguë portée aux formes élémentaires du monde. Dans Carnac (1961), Sphère (1963), Paroi (1970) et Du domaine (1977), il construit une œuvre dépouillée où la pierre, l’arbre et la mer cessent d’être des objets pour devenir des présences.

Le poète se tient à distance de l’effusion lyrique traditionnelle. Sa force vient de la retenue, de la tension qui traverse le langage. Chacun de ses textes semble éprouver la résistance du réel. La parole s’en approche lentement. Sous son austérité apparente, cette écriture naît d’un rapport presque tactile aux choses et convertit le silence en interrogation métaphysique.

Traduit dans de nombreuses langues, reconnu en France comme à l’étranger, Guillevic est distingué en 1975, puis par l’Académie française l’année suivante, pour l’ensemble de son œuvre. Il obtient en 1984 le Grand Prix national de poésie, et le Goncourt en 1988. Il meurt le 19 mars 1997 à Paris. Son œuvre, où la matière et la pensée s’accordent dans le dénuement, reste l’une des voix majeures de la littérature francophone du XXe siècle.

Morceaux choisis

  • Terraqué (extrait), 1942

Pourquoi j’ai choisi ce texte ? (CD - Octobre 2026)

Il est des moments où, en lisant, l’univers tient tout entier dans une main, et tremble.

« Tu regardes un caillou ramassé par hasard

À l’abri d’un buisson

Et puis tu t’aperçois

Que plus tu le regardes

Et plus sa force est grande

À t’éclater les yeux que tant de choses appellent

Et que l’ombre choisit

Quand le soleil est cet œil lourd

Clamant midi. »

 

Il suffit qu’« un caillou » soit là, « ramassé par hasard / À l’abri d'un buisson. » Sous le regard qui le touche à peine, une attente se lève. On dirait que la pierre a retenu son souffle depuis les premiers battements du temps, pour l’instant précis où un œil humain viendrait l’éclairer.

Plus on la regarde, plus elle se remplit de silence. Elle attire l’œil. Soudain, tout bascule : la pierre se dresse et nous observe. Un œil s’est ouvert dans sa matière sombre, que les siècles ont polie jusqu’à la lumière, et qui ne se ferme jamais. Ce regard tombe sur nous avec la douceur terrible de ce qui ne hait pas plus qu’il ne pardonne.

« À t’éclater les yeux que tant de choses appellent / Et que l'ombre choisit. »

Ces vers fendent le silence, et le caillou devient un cri lancé vers la mémoire. L’ombre, sa complice, son égale peut-être, choisit parmi ces voix celles que la lumière n’ose révéler sans les foudroyer. La pierre devient le mur où le feu et la nuit se heurtent.

Puis le zénith tranche.

« Quand le soleil est cet œil lourd / Clamant midi. »

L’astre, dressé sur son trône de pierre, écrase la terre et lui ordonne de se taire. Sous ce regard qui n’épargne rien, le caillou rayonne par refus. Il reste dans l’heure où l’univers retire ses fards.

Contempler engage tout l’être : celui qui s’abandonne au regard est vu.

La pierre secoue sa torpeur et devient visage. Elle ne pose pas de question : elle attend la nôtre. Qui a soutenu longtemps son regard en revient changé.

Elle repose dans la paume. Pourtant, sa voix résonne. Elle pèse ce qu’elle porte : l’univers palpite dans ce petit poids de roche. Nous voilà, lecteurs, penchés sur elle, examinés à notre tour, tandis que le jour s’engouffre par la fêlure ouverte en nous du côté de l’imaginaire. Rien ne cicatrise sous le poids du ciel.

L’univers s’est contracté dans l’œil d’une pierre.

Sources

Eugène Guillevic, Terraqué, © Éditions Gallimard, NRF/poésie, 1942, 246 p.