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Jacques Ferron

Biographie Jacques ferron

Jacques Ferron, né en 1921 à Louiseville et décédé en 1985 à Saint-Lambert, est une figure emblématique de la littérature québécoise. Médecin de profession, il a consacré sa vie à l’écriture, mêlant politique, folklore, mythologie et critique sociale pour décrire le Québec. Son œuvre prolifique inclut des pièces de théâtre (environ vingt, dont Les Grands Soleils en 1958), des romans (Le ciel de Québec en 1969, L’amélanchier en 1970), des contes (Contes en 1968), des essais, des chroniques et des lettres, qu’il utilise pour dénoncer l’aliénation sociale et culturelle, tout en affirmant son patriotisme.

Jacques Ferron est considéré comme l’un des écrivains les plus importants de sa génération, ayant reçu plusieurs prix, dont le Prix Duvernay en 1973 et le Prix David en 1977, qui soulignent l’impact de son œuvre sur l’identité collective québécoise. Son engagement artistique et social en fait une icône de la littérature francophone, à (re)lire non seulement pour la finesse de sa plume et son humour mais pour sa créativité et son imagination riche et débordante nous offrant des univers fascinants à découvrir…

Morceaux choisis

  • L’amélanchier, 1986

Pourquoi j’ai choisi ce texte ? (PN - Juillet 2026)

Dans ce roman, empreint de tendresse et de doutes, Jacques Ferron célèbre l’âge d’or qu’est l’enfance tout en soulignant l’importance de s’en détacher pour construire sa propre vie. L’auteur explore la fragilité de l’ancrage dans la mémoire et l’identité, soulignant que le point de départ, aussi précieux soit-il, évolue et se transforme avec le temps. Il évoque la complexité d’un lieu originel, qui, en tant que secret de l’enfance, porte en lui une longue peine et une mémoire oubliée, façonnant silencieusement notre être. En somme, la première enfance constitue un âge d’or fragilisé, dont l’empreinte imprègne insidieusement toute notre vie.

 « L’orientation domocentrique, si merveilleuse soit-elle, ne garantit pas durant le voyage, durant la vie la pérennité du point de retour, qui reste dans le temps, sujet à transformation, sinon à déplacement, tel notre bois, en arrière de la maison ; de plus, se situant au cœur du premier âge, l’amnésie de celui-ci l’obscurcit, le rend aléatoire et variable, sujet à extension, d’une maison devenant comté, d’un comté pays, quitte à se réduire un peu, à rien. Un pays, c’est plus qu’un pays et beaucoup moins, c’est le secret de la première enfance ; une longue peine antérieure y reprend souffle, l’effort collectif s’y regroupe dans un frêle individu ; il est l’âge d’or abîmé qui porte tous les autres, dont l’oubli hante la mémoire et le façonne de l’intérieur de sorte que par la suite, sans qu’on ait à se le rappeler, on se souvient par cet âge oublié. »

Ponctué de promenades dans la nature que Tinamer, la narratrice, fait avec son père, le récit offre un retour en arrière poétique vers le pays de l’enfance, où réminiscences et insouciance se mêlent harmonieusement. On se laisse porter par des descriptions évocatrices du printemps, où l’amélanchier, majestueux, trône au cœur d’un paysage dominé par les ormes, chênes, bouleaux, érables, charmes et frênes. L’auteur nous transporte dans les profondeurs du Québec, avec des descriptions saisissantes du paysage : on se croirait aux côtés des gélinottes et des bécasses, ou dans des bois qui étaient autrefois des champs de blé et d’avoine. La terre y est dépeinte comme « un principe de vie », un lieu d’ancrage où l’on peut se construire et s’épanouir. Alors que Tinamer écoute le chant du loriot et admire les pissenlits, elle se remémore l’importance de ses racines familiales, déclarant : « je ne saurais me dissocier de ces lieux sans perdre une part de moi-même. »

Jacques Ferron y apporte une touche de merveilleux, évoquant Alice au pays des merveilles, où la narratrice, heureuse, se sent au septième ciel auprès d’un père farceur et magicien qui l’incite à rêver et à apprendre à distinguer le bien du mal. Mais un jour, l’école appelle, et avec elle, la nécessité de grandir, faisant peu à peu tomber l’amélanchier dans l’oubli, tandis que le doute s’installe. C’est l’éveil progressif à soi-même, où l’oubli cède la place à une conscience de l’existence, tissant le fil de la vie.

« Puis le dedans se ferme sur le dehors. Des années s’y laissent prendre, désormais captives de l’ombre, apparemment perdues, trois, quatre, six ou même davantage, car à l’oubli succède l’indifférence de l’oubli comme un écho muet qui prolonge la durée et augmente l’espace de l’oubli. Dès lors, cependant, de cette intimité close, de cet intérieur obscur, on verra le dehors s’ouvrir devant soi, matin tardif de la conscience dont le fil lumineux ne se mesure plus à la longueur des jours, qui dans la succession de ceux-ci ne se brise pas le soir pour recommencer le lendemain ; il est maintenant un fil unique ; il traverse la nuit, se faufile par les rêves ; il va de jour en jour, de mois en mois, d’année en décade ; c’est celui qui me tire de l’avant (.) et m’a déjà menée à mes vingt ans, devenu le fil de ma vie. » (p. 151-2)

La finesse de la plume de Jacques Ferron nous captive profondément dans ce passage fluide et contemplative. La métaphore du fil lumineux symbolise le parcours personnel, reliant passé, rêve et avenir, et révélant que la vie se construit à travers cette conscience continue. Le temps s’étire dans une certaine indifférence pour laisser la place à la lucidité.

N’est-ce pas là un écho fidèle à l’édification secrète de chaque être ? Il est ici habilement éclairé par l’auteur, qui, en forgeant une réponse dépourvue de nostalgie mais empreinte de lumière, dévoile la profondeur de cette interrogation universelle. L’amélanchier, un très beau conte initiatique à (re)découvrir.

Sources

Jacques Ferron, L’amélanchier, © Éditions Typo, 1986, (1e édition originale, 1970), 216 p.