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Roger Ikor

Biographie Roger ikor

Né à Paris en 1912, Roger Ikor est un écrivain connu pour ses récits épiques. Fils d’un père émigré lituanien d’origine juive, il poursuivra ses études à l’École normale supérieure et sera reçu à l’agrégation de grammaire en 1935. La façon dont il décrit avec humour les caractères de ses héros semble montrer qu’il a pris pas mal de recul avec le judaïsme. Fait prisonnier en 1940, il passera cinq ans dans un oflag de Poméranie dont il finira par s’évader. De retour en France, normalien, il choisira de se consacrer à l’enseignement et à l’écriture. Il obtiendra le prix Goncourt en 1955 pour Les eaux mêlées qui est le tome second d’une saga familiale.

Toute son œuvre est marquée par son humanisme et sa volonté de montrer que les juifs ne sont ni pires ni meilleurs que les autres hommes. Il adhèrera à la tradition républicaine, laïque et universaliste de notre pays. Il décède en 1986.

Morceaux choisis

  • Les eaux mêlées, 1963 (1e éd. 1955)

Pourquoi j’ai choisi ce texte ? (HJ - Septembre 2026)

Après que le héros du livre, Yankel, jeune juif russe de 22 ans a fui la Russie des tsars et ses pogroms réguliers, l’arrivée à Paris, qu’il considère comme la ville de la liberté, est un choc. Il découvre que la France est tout de même loin de l’idéal dont il avait rêvé. Mais il s’efforce de se franciser.

« Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, dans quelle direction ?  (.)

Finalement, Yankel prit son courage à deux mains et résolut de frapper à la tête. Séduit par la figure débonnaire et les grosses moustaches d’un sergent de ville qui, les mains derrière le dos, regardait placidement dans le vague, à un coin de rue, il s’approcha de lui, le cœur un peu battant, souleva poliment sa casquette et lui tendit un bout de papier où était inscrite l’adresse de M. Kratzmann. L’autre prit le bout de papier, le contempla longuement à bout de bras, comme pour l’apprendre par cœur ; enfin, se penchant sur Yankel, il commença à parler. Au-dessus de lui, Yankel apercevait deux gros yeux globuleux, gris-jaune, dont la cornée était striée de veinules rouges. Bien entendu, il n’isolait pas un mot connu dans ce bourdonnement monocorde, d’où ressortaient seulement les finales de phrases, un peu plus appuyées et d’un ton un peu plus aigu que le reste ; mais par politesse, il hochait la tête en souriant, comme s’il comprenait.

Le sergent de ville enfin redressa sa taille, remonta son ceinturon, rectifia la position de son sabre-baïonnette : il avait fini, mais le discours avait été long. La rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie était-elle si éloignée ? Yankel n’avait saisi qu’un mot, le dernier : « … compris ? » Il écarta les deux paumes, rentra la tête dans les épaules, et élargit son sourire conciliant : non, il n’avait pas compris ! »

L’arrivée de sa femme, demeurée loin de tout dans son village natal, puis de ses parents, surtout son père, traditionaliste rigoriste qui ne veut rien savoir de la France pervertie, ne feront qu’accentuer le décalage. Ses efforts pour devenir Français malgré les barrières de la langue, des traditions russes et de la religion se heurteront à sa volonté de reste fidèle à la religion et à son honnêteté scrupuleuse. Avec ses enfants, ce sera encore plus compliqué : chacun d’entre eux prendra une voie différente : certains voudront rester fidèles à leur judéité, d’autres voudront être de purs Français. D’autres enfin hésiteront entre les deux pôles. Lorsque son fils Simon épousera une française de la campagne normande, la coexistence entre les deux mondes sera encore plus difficile à gérer. Il s’en tirera avec honneur mais ne trouvera pas le bonheur car il restera déchiré.

Le livre montre combien il est difficile pour un émigré-immigré de rester fidèle à ses racines tout en assumant la modernité et une nouvelle civilisation. Le propos qui, ici, ne concerne que les juifs russes, pourrait être transposé à tous les immigrés du monde. Il faut faire preuve de délicatesse et les aider à assumer sans rupture une double culture qui les enrichira sans les blesser, jusqu’à ce qu’ils trouvent dans leur nouveau monde d’accueil ce qui fait la grandeur de la France et figure dans notre devise depuis 1848 : la fraternité. Nous ne devons jamais l’oublier.

Sources

Roger Ikor, Les eaux mêlées, © Albin Michel, coll. Livre de poche, 1963 (1e éd. 1955), 616 p.